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Les tribulations twiplomatiques de Trump

Sur l’image, The Donald a l’air sérieux, déterminé. En bas de l’image, on peut lire trois mots : « Sanctions are coming. » Et juste en-dessous, une date : 5 novembre. On est le vendredi 2 novembre 2018 et le Président des États-Unis, qu’on présente souvent comme l’homme le plus puissant de la planète, vient d’annoncer pour le lundi suivant une nouvelle série de sanctions contre l’Iran et son programme nucléaire 1.

 

Sur Twitter. Depuis son compte personnel. En se mettant en scène dans une parodie de Game of Thrones.

Du tac au tac
Alors évidemment, on connaît bien les frasques du bonhomme. Son attitude irrespectueuse et son usage de Twitter ont mis au sacré coup de pied où on pense à la langue de bois et au politiquement correct. Et à chaque fois qu’on pense qu’il a atteint la limite, il parvient encore à nous surprendre. C’est le Sergueï Bubka de Twitter.

Cette fois pourtant, on dirait qu’il a trouvé à qui parler. Pas du tout effrayé par l’attitude menaçante de Donald, Qassem Soleimani, le général iranien qui commande l’Agence de sécurité extérieure iranienne a répliqué sur le même ton « Je vais me dresser sur ta route ». Dans une mise en scène équivalente 2.

On vit une époque formidable. Sauf pour les satiristes, qui n’ont bientôt plus rien à faire.

Ça rigole, mais bon…
Ce n’est pas la première fois que des hommes politiques s’affrontent verbalement sur Twitter. Mais ce qui frappe cette fois, c’est le ton bon enfant des échanges. On parle quand même d’un programme de sanctions politiques, diplomatiques et économiques contre un Etat. Quelque chose de suffisamment brutal pour forcer l’Iran à entamer des négociations.

Et pourtant, la forme choisie fait penser à une bonne blague. Alors que penser du tweet de Trump ? Pourrait-il être une stratégie délibérée pour dédramatiser une mesure que plusieurs observateurs jugent disproportionnée ? Ou alors le ton humoristique est-il là pour laisser penser que les États-Unis n’y voient pas quelque chose d’important, transformant du même coup cette annonce en une provocation humiliante pour l’Iran ?

Réponses sérieuses à proscrire
Quoi qu’il en soit, difficile d’adopter une approche sérieuse pour réagir à la situation. Du côté de Game of Thrones d’ailleurs, on a préféré teinter les réponses d’une bonne dose d’humour.

La chaîne HBO a par exemple demandé « Comment on dit utilisation abusive d’une marque déposée en dothraki ? » 3, en faisant référence à un peuple plutôt belliqueux de la saga. Une manière de désapprouver discrètement le détournement de sa série-phare à des fins politiques. Sans pour autant se fâcher avec le président qui leur fait tout de même une bonne pub.

Même ton du côté de Maisie Williams, qui joue Arya Stark. L’actrice anglaise a répondu : « Not today », reprenant l’une de ses répliques cultes dans la série.

La diplomatie transformée à jamais
Les gouvernants du monde entier n’ont pas attendu Trump pour s’approprier les nouveaux outils de communication, à commencer par Twitter. Ce phénomène nommé Twiplomatie fait l’objet d’une étude annuelle par l’agence BCW. Le rapport 2018 4 nous apprend ainsi que 187 des 193 Etats membres de l’ONU ont une présence officielle sur Twitter. Tout le monde sauf le Laos, la Mauritanie, le Nicaragua, la Corée du Nord, le Swaziland et le Turkménistan.

En tout, les chercheurs ont identifié 951 comptes Twitter – 372 personnels and 579 institutionnels – de chefs d’état, de gouvernement et de ministres des affaires étrangères. Ces comptes sont évidemment utilisés pour des annonces officielles aux publics et aux médias.

Mais ils interagissent aussi entre eux de différentes manières. Il y a d’abord ceux qui utilisent Twitter pour rester au courant. A ce petit jeu, ce sont les Britanniques qui sont les plus forts : le compte du Foreign Office tient une liste publique de 413 ambassades, ambassadeurs et adjoints.

Ensuite, les abonnements mutuels sont parfois un signal fort de dialogue diplomatique. En mai 2015, le département d’Etat américain s’est ainsi mis à suivre le ministère cubain des affaires étrangères, qui a rendu la pareille quelques heures plus tard. A l’inverse, les Américains n’ont pas donné suite à l’invitation russe de se connecter mutuellement sur Twitter. Le Service européen pour l’action extérieure est le mieux connecté dans le monde : 132 abonnements mutuels avec des ministères étrangers !

Trolling en direct
Mais le plus marrant à suivre reste le dialogue direct, quand les leaders se parlent comme entre n’importe quels autres Twittos. Trump est un sacré concurrent. Et quand vous êtes en face d’un type qui est capable de traiter votre pays de « trou à rats » (comme le Salvador ou le Botswana), de vous surnommer « Little Rocket Man » ou de se lancer dans un concours de celui qui a le plus gros bouton de lancement de missiles nucléaires 5, mieux vaut rester prudent.

Le New York Times tient d’ailleurs une liste des 487 personnes, endroits et objets que Trump a insultés sur Twitter 6. De son côté, la BBC a recensé tout ce qu’a dit le président américain sur d’autres pays 7, avec une note allant de 😡 à 😍.

C’est pourquoi il n’y a qu’une poignée de leaders qui s’adressent directement à Trump. Mais ceux qui le font n’y vont pas avec le dos de la cuillère. Le président du Conseil européen Donald Tusk a par exemple affirmé : « Avec des amis comme Trump, qui a encore besoin d’ennemis ? »8

De son côté, le président chilien Sebastian Piñera, quand il n’était encore que le leader de l’opposition, a demandé si Walt Disney aurait rêvé de voir les États-Unis dirigés par Mickey (Mike Pence) et Donald 9.

Qu’on apprécie ou non le personnage, on est obligé de reconnaître à Trump un talent certain pour redonner à la politique internationale un peu d’intérêt depuis deux ans qu’il est élu. Deux ans que la planète entière est suspendue à ses lèvres pour, au choix, se marrer ou voir jusqu’où ils pourraient eux aussi pousser le bouchon sans aller trop loin.

Deux ans que les professionnels de la communication se demandent ce que serait Trump sans Twitter. Mais est-ce que la vraie question ne serait pas plutôt de savoir ce que serait Twitter sans Trump ?

 

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