Journaliste culturel, responsable de Sortir le guide culturel du Temps.
Pendant le festival, sur les terrasses d’Avignon, à l’heure du petit noir matinal comme au moment de l’apéro, impossible de rester un moment sans que la table ne se couvre peu à peu de publicités pour les spectacles du « off ». Ce sont les acteurs, les metteurs en scène eux-mêmes qui les ont posées, venant, les uns après les autres, dans une harangue pour l’ensemble de la terrasse, ou avec quelques mots en tête-à-tête à votre table, vanter l’originalité, la force, l’humour de leur production. Chaque jour, les troupes démarchent ainsi dans la cité, paradant parfois dans de lourds costumes inappropriés à la canicule, offrant un ou deux échantillons du spectacle, distribuant les flyers…
C’est décidé, je pars à Paris pour l’Ascension. Zut, je ne peux pas prendre mon TGV avant d’avoir rendu ma chronique! Et j’erre de ci de là, entre une pile de magazines sur les expositions parisiennes et la feuille blanche. Et voilà que j’assiste à un étrange phénomène de vases communiquants. Comme si chaque exposition était aussi un sujet idéal pour ma chronique. Ainsi, «L’expérience de l’Inde» confronte des regards d’artistes indiens et français sur ce pays d’où, comme beaucoup d’autres avant moi, je ne suis pas tout à fait revenue, depuis mon séjour l’été dernier…
C’est le weekend de Pâques. Je regarde quelques films de Visions du réel pour préparer le festival: un adolescent japonais pense aux victimes d’Hiroshima, trois jeunes des banlieues françaises attendent leur jugement, des rescapés de Bam parlent à leurs morts… La force du propos plutôt que le choc des images. J’ai besoin d’un café. Justement, sur la table, George Clooney me regarde avec les yeux d’un complice en brigandage sensuel en demandant: «Nespresso: what else?»…
Cela faisait dix jours que le film était sorti et deux bons mois que les articles pleuvaient pour nous assurer qu’il s’agissait là d’une révolution dans le cinéma helvétique -cinéma que certains critiques osaient au passage réduire une fois de plus à son ennuyeuse caricature. Cela faisait deux mois qu’un marketing d’enfer enchaînait parade soleuroise, interviews du producteur et du réalisateur, campagnes d’affichages et, pour couronner le tout, soirée spéciale à Genève avec Pascal Couchepin qui confirmait sa préférence de subventionneur pour une culture déjà assez populaire pour se passer de son aide…
Durant notre passage sur cette terre, et déjà auparavant, quand d’autres êtres nous imaginent, et peut-être après, quand nous restons dans quelques souvenirs, nous sommes inscrits dans mille et une histoires qui nous échappent peu ou prou. Tolstoï philosophe pendant des pages entières de Guerre et Paix sur le hiatus existant entre la liberté individuelle, qui fait que chacun « sent de tout son être qu’il peut à chaque instant accomplir ou ne pas accomplir tel acte », et l’appartenance de tout un chacun, et jusqu’au plus puissant souverain, à l’Histoire.
Premiers jours de l’an à Londres. Je loge à Barons Court et passe tous les jours devant The Queen’s Club. Je vais guigner avec émotion derrière les grilles de ce grand club de tennis situé au milieu d’un vaste rectangle de petits immeubles de briques. Woody Allen y a tourné son dernier film, Match Point, petit bijou de cinématographie qui m’a mis le coeur à l’envers juste avant Noël. Dans la presse londonienne, j’ai retrouvé les mêmes avis que ceux exprimés par mes confrères romands. En tournant en Angleterre plutôt qu’à New York, Woody Allen a réussi son meilleur film depuis longtemps. Comme si Londres avait donné un nouveau souffle au réalisateur…